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  • Accès : Le plus charmant accès à la porte Brunet se fait par le chemin entre les vignes, bordé d’un muret, qui part de la place Bouqueyre et qui grimpe vers la place du Grand vinetier en contournant les restes des remparts. Une autre manière d’atteindre la porte par l’extérieur de la ville est de suivre les remparts depuis la place bourgeoise par le chemin des fossés. Enfin, on peut aussi atteindre la porte par l’intérieur de la ville, par la rue de la porte Brunet.

Cette porte gardait l’angle Sud-Est des remparts qui couraient tout autour de la ville, formant une belle et régulière fortification. Au XIIe siècle, la Guyenne est placée sous la protection des Plantagenets qui, depuis l’Angleterre, recommandent aux villes de se fortifier. Et la ville de Saint-Emilion, petite république avant la lettre, bénéficiant d’un tas de privilèges et en pleine expansion, ne se fait pas prier.

Les habitants creusèrent des fossés profonds et se servirent des pierres pour élever une enceinte sur tout le périmètre de la ville, flanquée de six portes et de petites tours défensives. Il est probable qu’ils installèrent aussi un chemin de ronde, passant par le haut des murailles et traversant en hauteur les portes, pour faire le tour entier de la ville sans descendre des murs. Car, mine de rien, cette enceinte de réunion englobe 18 hectares et court sur 1,5 km. Ce chantier dura des dizaines d’années. Au XVe siècle, on protégea ce chemin de ronde de mâchicoulis et Saint-Émilion put ainsi se préserver avec un minimum de défenseurs : quelques soldats payés par le chapitre et des habitants armés à qui on laissait le droit d’appuyer leurs habitations au revers des remparts.

Aujourd’hui on se demande ce que cette porte fait ici, face aux champs de vignes. Mais au XIIe siècle, Saint-Emilion est une ville très importante, la seconde de la région après Bordeaux avancent les historiens les plus hardis. C’est une ville carrefour, lieu d’importantes transactions marchandes et tractations religieuses.

Pas facile donc d’entrer en ville en temps de troubles sans se faire reconnaître à l’une des portes. Imaginez que vous attaquez de front cette tour carrée et massive de 9m50 de long et de 3m90 de large avec, entre l’arc bombé et l’arc ogival, une ouverture servant d’assommoir. C’est par cette trappe placée au dessus de l’étroit passage que les défendeurs laissaient tomber des pierres sur la tête des assaillants. Aujourd’hui, l’accès à la porte paraît facile parce que les fossés sont comblés. Mais descendez à droite du petit pont et imaginez que vous voyez l’arche de ce pont depuis six ou sept mètres plus bas. Un coup d’œil de l’autre côté, vers le fond du chemin qui part à droite en longeant les remparts, vous donne une bonne idée de la profondeur des fossés au XIIe siècle.

Le passage se fermait à l’aide de vantaux, c'est-à-dire par des portes sur gonds qui venaient s’encastrer dans une feuillure que l’on voit encore. Quelques vestiges toujours en place et un reliquat de serrure caché derrière donnent une idée de l’aspect de la porte avec ses vantaux. Juste au dessus, au premier étage, il y a un couloir que les gardes pouvaient rapidement atteindre par l’escalier à vis percé dans l’épaisseur du mur. Cet escalier, dissimulé aujourd’hui par la petite porte en bois fermée de chaînes, faisait aussi office d’accès au chemin de ronde.

La Porte Brunet au début du siècle La porte Brunet au début du siècle d'après une carte postale ancienne. On découvre la porte avant sa restauration, au moment où elle fut heureusement classée monument historique. L'ouverture en haut à gauche n'a pas son encadrement et l'arche en ogive est encore partiellement comblée. On voit encore le vieil ormeau centenaire dont l'ombre accueillait en été les visiteurs venus à pieds depuis la gare. La porte Brunet était alors un lieu de pique-nique pittoresque très prisé.

La Porte de la Brèche

Aujourd’hui la porte Brunet, vieille sentinelle protégeant la cité, semble quelque peu endormie. Quel dommage que les pierres ne puissent parler, elles en auraient des choses à raconter. Elles nous diraient par exemple comment lui est venu son surnom de « Porte de la Brèche »[1] .

Nous sommes le 16 octobre 1580, Henri IV vient de gagner la bataille de Coutras et impose une trêve dans la guerre acharnée qui oppose Catholiques et Protestants.

« Or, il arriva qu'un marchand huguenot qui était venu à Saint-Emilion y eut sa boutique pillée à raison de son protestantisme. On s'en plaignit à la reine qui déclara la prise bonne, attendu que Saint-Émilion n'était pas dans le rayon où la trêve avait été consentie. Le bon Henri se fâcha. « Mon Dieu, dit Médicis, voilà bien du bruit pour une boutique. » Pour se venger, Henri envoya de Sainte-Foy, la nuit suivante, Sully et quelques autres officiers. Ces derniers ayant attaché à une tour un saucisson (long rouleau de toile rempli de poudre auquel on mettait le feu), celui-ci en éclatant fit une large brèche par laquelle entrèrent les assaillants. Les habitants de Saint-Émilion, réveillés en sursaut, n'opposèrent aucune résistance ; Sully prit possession de la ville et châtia sévèrement ceux qui avaient maltraité le marchand huguenot. Mais l'explosion du saucisson avait été si forte qu'elle fut entendue à Coutras. La reine se fâcha à son tour et le roi lui rappela sa réponse de la veille. Comme elle continuait à élever la voix, Henri, impatienté lui répondit : « Mon Dieu ! Voilà bien du bruit pour un saucisson ! » »[2] .

C’est encore la porte Brunet et ses sœurs qui furent fermées à clef en 1605 pour empêcher la peste de gagner la ville. C’est encore par elle que, le 17 juin 1794, à la faveur de l’obscurité nocturne, les Girondins proscrits, Buzot, Pétion et Barbaroux, quittèrent la ville. Elle leur adressa un dernier adieu. L’un se tira le lendemain une balle dans la mâchoire, puis, agonisant, fut guillotiné. Les deux autres se suicidèrent dans un champ avant de se faire dévorer par des loups ou des chiens errants.

Les singularités de la porte Brunet

Bien que fidèle exemple de l'économique "tour-porte" du moyen-âge[3], la porte Brunet réserve cependant quelques singularités que vous pouvez vous amuser à observer si vous avez un peu de temps.

D’abord, c’est la seule porte qui a su garder une partie de ses défenses avancées : le pont toujours visible, et le châtelet[4] dont il ne reste que les fondations. Un châtelet est un ouvrage défensif que l’on construisait à la tête d’un pont ou, ici, à l’avant d’une porte fortifiée pour offrir une protection supplémentaire, un obstacle de plus à franchir. Les évasements que vous voyez à droite et à gauche marquent l’emplacement des tourelles du châtelet qui protégeaient un pont-levis orienté vers les vignes. Le fossé qui séparait cette fortification avancée de la campagne est aujourd’hui comblé. Le fossé devait être large comme le passage actuel qui regagne la route et le pont levis qui l’enjambait devait avoir les proportions de ce passage empierré.

Ensuite, les jambages de la porte ne sont pas verticaux, ils s’évasent en montant ce qui fait que la porte Brunet est plus large à son sommet qu’à son départ au sol. On ne le remarque pas tout de suite, mais lorsqu’on regarde la porte depuis le petit tertre à gauche, on voit bien cette forme curieuse. Ce profil à la « Bob l’éponge » se justifie sans doute par des considérations esthétiques, tout comme le galbe roman qui décore la porte : tout à fait inutile, sinon pour indiquer aux visiteurs de l’époque que Saint-Emilion est une ville de bon goût et d’un faste, certes modéré, mais néanmoins affiché.

La Porte Brunet sous la neige Sur cette photo de la porte Brunet sous la neige on distingue bien l'évasement sommital et l'arche comblée du pont.

Pour renforcer la protection de la porte par un pouvoir surnaturel, on avait même songé à créer une console sur le tympan intra muros, que l’on voit encore et qui devait accueillir une statuette.

Léo Drouyn[5] souligne aussi un autre joli exemple de fantaisie militaire sur cet ouvrage défensif. En effet, si on descend le petit chemin à droite du pont, on voit que le rocher a été taillé et arrondi pour donner une base harmonieuse aux tours qui allaient s’appuyer dessus (il y a la même chose dans les broussailles de l’autre côté). Petit problème cependant : le rocher, jadis léché par la mer, offrait une grosse cavité qui empêchait de monter les murs avec régularité. Le plus simple et le plus logique aurait été de combler le creux à la manière de ce qui a été fait plus récemment sous les arches du pont. Les architectes du moyen-âge ont au contraire pris le temps de jeter un arc au dessus de la cavité et de monter le mur à l’aplomb. Peut-être la motivation était de créer un effet pittoresque en donnant à l’arche du pont un petit frère. Pourquoi faire simple quand on peut faire joli ?


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Notes

[1] Pour Gérard de Sède, l’anecdote historique n’est pas à l’origine de ce surnom. Au XVIe siècle, Saint-Emilion parlait le gascon et une brèche se disait « fraïta ». En revanche, « breich » désigne un sorcier et « brannet » est un surnom du diable. La Portau Brannet, c’est la porte du diable ou du sorcier. In Saint-Emilion insolite, p. 28. Voyez la bibliographie.

[2] Une ville curieuse (Saint-Emilion), p. 33. Voyez la bibliographie.

[3] «Quelquefois la disposition des tours-portes était adoptée par raison d'économie. Il était moins dispendieux d'ouvrir une baie à la base d'une tour que de flanquer cette baie de deux tours suivant l'usage le plus général. Plusieurs bastides bâties dans la Guyenne, sous la domination anglaise, ont, pour portes, des tours carrées. On trouve même avant cette époque, dans la contrée, des traces de portes percées à travers des ouvrages carrés ou barlongs. Telle est la porte Brunet, à Saint-Emilion , dont la construction est encore romane, bien qu'elle ne remonte guère plus loin que le XIIIe siècle », Viollet-Le-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture, tome IX, p. 176

[4] La présence du châtelet est sujet à caution. Emile Prot ne voit dans les vestiges avancés qu’un espace pour croiser les charrettes, ce qui est un aménagement possible à partir du XVIIe siècle mais tout à fait improbable avant ; cela aurait offert délibérément aux assaillants un espace pour dresser des barricades et assiéger la porte Brunet. Plusieurs auteurs s’accordent sur une barbacane et quelques-uns sur un châtelet plus élaboré. Parmi eux, non des moindres, Léo Drouyn.

[5] Guide du voyageur à Saint-Emilion, p. 129. Voyez la bibliographie.